Collage / Montage – a non-meeting point


Qu’en serait-il aujourd’hui d’une tentative de distinction entre le montage et le collage ? L’émergence grandissante des formes rapides du monde musical (par formes rapides on peut entendre ce qui se fait rapidement, ce qui s’organise rapidement, ce qui se consomme rapidement, ce qui s’oublie rapidement) nous propose sous l’apparence d’un flux, une apologie du collage comme mouvement de synthèse des mouvements tutélaires de l’art du 20ème siècle. Le collage ainsi opéré serait une voix de fédération des publics et des genres placé sous la bénédiction imaginée (et probablement imaginaire) des plus grandes références : Cage, Artaud, Godard, Stravinsky… Par le truchement de l’électronique, les doigts des DJ’s mixent, dé-mixent, pourrissent, et fracturent à peu près tout et n’importe quoi, nous proposent une vision énoncée comme « neuve » de notions aussi complexes que la polyphonie et le rythme le tout dans une adaptabilité aux lieux déconcertante ! On pourra lire ici une interview récente de DJ Spooky dans laquelle il conclue : non il ne jouera pas de la même manière dans un club ou dans une salle de concert, la musique dans son optique de séduction (parlons d’argent ce serait éviter de tenter d’y croire) devant changer de peau, d’habillage ; et jusqu’à d’ailleurs comparer sa nouvelle activité de concepteurs d’habits de mode à celle de Xénakis architecte de la musique. On rêve… Car non contents d'une omniprésence parfois pénible, des DJ's comme Spooky par exemple, sont portés par certains au plus haut niveau de la création et seraient apparemment les héritiers des courants électroniques des années 50 et 60 (Henry, Schæffer, Stockhausen).

Car le collage a ça de magique c’est qu’avec une bonne colle il tient, s’accroche et se sent capable de réinventer l’histoire. Il suffirait de coller un morceau de la tour Eiffel, de Saint-Pierre de Rome et des grottes d’Altamira pour se proclamer cyber-tecte du 21ème siècle . L’invention se résumerait à cela : prendre ici et là la matière qui nous environne et la brasser en un incessant bavardage duquel finalement rien ne sort. Alors du colleur d’affiches au colleur de sons il n’y a qu’un pas, un son pouvant bien en recouvrir un autre, sans aucune conscience de ce qui pourtant pourrait sembler immuable dans ce que l’on appelle des espaces musicaux : le temps. Et donc à force de brassage, de triturations diverses dont l’inventivité des commentateurs n’a de cesse d’affubler de formules savantes (ici magnifions les sinus d’Ikeda qui n’ont d’autre fonction que d’avoir percé les oreilles de leur concepteur et occasionnellement celles des spectateurs avant de s’extasier sur le fait que notre homme, sourd donc, se met à écrire pour orchestre à corde ; certainement y verra – t’on le renouveau de la pensée des musiques électroniques, comble du ridicule, c’est bientôt sur le terrain de l’instrumental que viendront se poser les nouveaux paquets de colle…), bientôt donc, nous nagerons de bonheur dans une soupe qui n’a finalement de cesse de s’assaisonner toujours aux mêmes trucs (au cas ou…) soit une pulsation, simple mais efficace.


De là à tirer à bout portant sur la totalité de planète électro, loin de moi cette idée ; expliquons nous ! Il s’agirait d’une grande prétention d’une part, d’une forme d’obscurantisme d’autre part (et pourquoi pas un peu de jalousie tant qu’on y est). Non, ce n’est pas l’existence que je voudrais sinon remettre en cause, un peu relativiser, mais les débordements dont ces musiques font l’objet, de plus en plus, dans une sorte de préciosité ridicule, alors qu’ailleurs, et c’est bien le problème une autre musique se meurt, victime de tous les maux dont on l’affuble : elle n’est pas rentable, elle est dépassée servie en général par des musiciens ringards, ne trouve plus son public, bref est en voie d’extinction. Et du coup, dans des sursauts souvent très tentant mais généralement pathétique, voici que des perches se lancent (de nombreux festivals de musique contemporaine tentent d'intégrer à leur programmation des musiciens du milieu électro), au nom d’une soit disant fraîcheur nécessaire mais qui dit bien souvent une chose : la musique est en train de devenir absente (et ce n'est pas en essayant de "séduire" le public que des solutions seront trouvées).
Ainsi, l’art du collage s’oppose en tout cela à sa définition plastique : là ou chaque pièce éparse pouvait construire, à l’image d’un puzzle, la concrétisation d’une idée, d’un espace, d’une vision, le collage aujourd’hui rempli les oreilles d’un liquide toujours plus clair, comme désincarné…

Du montage, il est autrement question. Monter, terminologie artistique née avec le cinéma mais s’affirmant, dès le stade étymologique, dans sa dimension ascendante : monter (du latin montare) : aller vers le haut. Et nous y voilà, en plein dedans, dans l’idée que l’art c’est probablement se battre pour aller plus haut, se surpasser, se dépasser, soi avant tout, plus rarement les autres. Et qu’on arrête ici de dire que le clivage musique populaire / musique savante n’est plus ; si le fait de tenter d’être à la hauteur à chaque instant, sans concession, radicalement, tout son être concentré dans cette dynamique du haut, nous conduit à être vu comme des savants et bien soyons le, peu importe. Le clivage existe bel et bien, il n’implique pas un jugement de valeur sur les individus mais plus sur les systèmes (ceux qui prônent, comme DJ Spooky l’aplanissement de cette différence, le font dans la plus totale inconscience de ce qui sous-tend leur production : l’argent, point !), systèmes qui eux ne feront pas de cadeaux (cf. le regard radical et inquiétant que jettent certains philosophes contemporains sur la disparition des mythes, sur le néant à venir). À moins que l’on s’en fiche finalement de tout ça, de l’Histoire, du labeur de la pensée qui libère celui qui l’énonce comme celui qui la lit.

Du montage, il est question, aussi en musique. Monter des sons, monter des phrases, monter des gestes ; pas les mettre bout à bout, non (et ce malgré le scotch des années 50), mais leur confier cette responsabilité majeure de faire sens dans toute perspective possible pourvu qu’elle tente autre chose que de simplement séduire. Du montage peuvent ainsi naître de nombreux paradigmes. Celui du rythme en est un majeur selon moi puisque c’est bien de cela dont il est question, déjà, chez Eisenstein qui voit dans ses enchaînements conflictuels (cf. Théorie des attractions du même auteur) l’occasion de structurer le temps. Rythmer le temps à des échelles multiples (le concept de « momente forme» inventée par Stockhausen) ne peut résulter de triturations compilatoires ! Chez Eisenstein encore, que cela soit au service de la propagande ou d’un autre idéal, l’organisation du temps est le fruit d’une préoccupation méticuleuse, tendue par les attractions : sans cesse dynamiser. La musique aussi est une opération complexe : une coalition de vecteurs qui, de l’abstrait au concret, peuvent construire le sens et / ou le sensible. Et si l’on ajoute au montage le concept de développement on écrase d’autant ces tentatives principalement vaines d’appropriation par certains des savoirs musicaux. Car si le montage se réfère au moderne, le développement est l’une des essences musicales les plus tenaces, à juste titre. Ce que l’Ars Nova énonce en occident au 14ème siècle, le Gagaku, le Raga, les traditions orales procèdent également de ces ambitions : la musique est un art du temps et probablement, par le principe du développement, un des moyens les plus puissant d’en donner une toute autre mesure. Car lorsqu’elle devient magique c’est bien d’une déviation temporelle que la musique opère en infléchissant notre esprit qui s’abandonne (c’est aussi une forme de participation) aux divisions inventées, nouvelle cartographie chrono-logique. La vocation d’inscrire les principes de montages hérités des cinéastes, (tentatives rendues didactiques par le support de l’image) au sein des espaces de développement musical est ainsi une occasion merveilleuse de tisser dans la mémoire de nouvelles strates temporelles pouvant s’éclairer ou se contredire, bref proposer des enjeux dialectiques.

Ce conflit teminologique entre collage et montage, ici prétexte d’une nécessaire rébellion, s’exprime d’autant plus comme la métaphore des rapports sociaux à l’écoute, à la mise en éveil de notre oreille comme un « outil d’une formidable précision» (Schæffer). La compilation illusoirement personnelle, la soit-disant collection de CD gravés au détriment de toute forme de déontologie voire même de simple réflexion rudimentaire, le téléchargement donc, licite ou pas, sans autre guide qu’une apparente intuition, tant de démarches qui s’apparentent aussi au collage brut, dégoulinant, sans permanence. La démarche perceptive rejoignant la démarche créative nous sommes donc face à une pauvreté évidente dont la caractéristique principale est l’éphémère.

Et si au contraire nous tentions de « monter » notre mémoire ? De lui proposer des enchaînements dynamiques, des retours, des points de liaisons qui peuvent construire collectivement ou individuellement une histoire ? Au principe du montage des attractions (Eisenstein) j’ajouterai volontiers celui du montage des sensations : ou l’utopie selon laquelle à un certain niveau de connaissance nous pourrions agencer nos sensations en des forces qui nous interrogeraient sans cesse que nous soyons auteur ou pas.

écrits libres sur la musique 
Pierre JODLOWSKI 2004/2005

Regarding the musical practices – unpublished 2005